Forgotten Dreams
FORGOTTEN DREAMS Maison d'Édition
03 novembre 2026

Entretien avec Parvati

Tu grandis dans un cadre très éloigné de la ville. En quoi cela a-t-il influencé ton parcours artistique et tes sujets ?


Je suis née en Guyane, dans la forêt amazonienne. A partir de mon arrivée en métropole, à l’âge de
six ans, j’ai vécu à la campagne jusqu’à mon entrée au lycée. De là vient un attrait pour la nature et le
végétal, ainsi qu’une grande envie de liberté que je tiens à intégrer à mon dessin. Je n’avais pas de
culture de la rue et je n’ai découvert le graffiti qu’une fois adolescente, mais cet espace était parfait
pour pouvoir exprimer librement mon envie de rébellion et dénoncer certains phénomènes de
société.

On retrouve cette interaction entre la ville et la nature dans tes personnages, partagés entre un style vestimentaire en noir & blanc et leur plumage coloré.


Mes premiers personnages étaient uniquement en noir et blanc, sur papier kraft. Très rapidement
j’ai regretté ne pas mettre en avant la couleur des oiseaux alors qu’ils comptent parmi les animaux
les plus lumineux. Je les ai donc habillés de vêtements contemporains pour que l’on puisse se
reconnaître à travers eux tout en conservant une dimension graphique avec des plumages vifs
restant fidèles à leur aspect réel, car il ne s’agit que d’espèces existantes. Petit à petit, je tends à
abandonner l’encre au profit de la peinture, qui permet un geste plus spontané. En effet, le niveau
technique que j’avais cherché à atteindre pendant des années était presque antagoniste avec la
volonté de raconter la nature et j’ai voulu retrouver quelque chose de plus instinctif, de plus sauvage.

Ces branchages qui s’échappent de leur corps leur confèrent une part de mystère.


De plus en plus j’ai envie de faire sortir des branchages de leur peau. Cela évoque un lien entre le
beau et le bizarre, raconte la sève dans le sang. Une œuvre qui nous émerveille peut aussi nous
déranger. J’ai un souvenir marquant de la découverte du Christ mort d’Hippolyte Michaud. J’étais
subjuguée mais avait envie de m’enfuir, l’œuvre était si belle qu’elle en devenait insoutenable. Le
beau et le terrible fusionnent dans mon travail constitué d’antagonismes : le clair-obscur, le réalisme
et l’onirisme, l’animal et le végétal. Il devient parfois sombre à travers ces personnages qui peuvent
apparaître étrange. Il rappelle en cela le beautiful bizarre, un mouvement artistique récent né en
Australie, proche du néo-surréalisme.

En quoi la rue est-elle pour toi un espace de création particulier ?


L’important n’est pas tant la ville que le fait qu’il y ait des gens et une présence. Mes personnages
racontent une utopie dans laquelle les migrants seraient accueillis dans notre société pour devenir
passants parmi les passants. Je les représente à taille humaine pour qu’ils s’intègrent visuellement à
la rue et s’adaptent aux différentes perspectives offertes par le mur. Il est important qu’il existe une
interaction entre eux et l’endroit où je les place, même si je ne choisis jamais le lieu auparavant. Le
fait de coller en sauvage dans la rue me donne envie de dialoguer avec les passants. Ils ne viennent
pas à un rendez-vous donné pour voir la pièce et s’y intéresser. Ils n’ont que quelques secondes, entre la maison et le travail, ce qui crée une dynamique très différente. Intrigués, ils ne sont pas dans la même énergie que lors d’une exposition : dès lors, tout en leur conservant une part d’onirisme, je
veux que mes personnages soient à leur image.

Espères-tu que nous puissions nous reconnaître derrière ces personnages à tête d’oiseaux ?


Mon but est de proposer notre propre mise en abîme dans un univers onirique où tout serait
possible. Le rêve autorise tout : on peut y voler, traverser les frontières sans passeport. Ce travail
d’identification prend forme au moment de la peinture. Je demande à mes modèles de venir vêtus
comme ils le sont au quotidien, m’inspirant beaucoup de ce qu’ils dégagent, de me faire des
propositions, alors qu’ils me sont parfois très étrangers dans ce qu’ils sont. Je suis ainsi obligée de
gratter pour trouver l’élément qui apportera une identité au personnage. Ainsi, certains modèles
sont totalement en phase avec l’oiseau qu’ils choisissent pour les représenter.

Ce travail avec les modèles souligne l’attention que tu portes à la façon de représenter le corps.


Il y a un certain maniérisme dans ma peinture. Petite, j’étais fascinée par les œuvres classiques.
J’étais émue face à certaines postures très travaillées et souvent assez peu réalistes, desquelles se
dégageait cependant une grande poésie. Pour moi cela revient à distinguer la poésie littéraire de la
façon dont on parle au quotidien. Ce n’est pas une manière naturelle de s’exprimer mais c’est
extrêmement beau. C’est ce que je souhaite retrouver dans mes travaux d’atelier ou dans mes plus
grandes fresques. Par exemple, pour le mur Oberkampf, mon modèle est dans une position assez
atypique avec un bras passé derrière le dos. Je recherche la grâce qu’évoquent ces postures.

Dans ta pratique, le choix du collage procède du temps de création. Tes personnages ne peuvent être préparés qu’en atelier et ne pourraient pas être réalisés directement dans la rue.


Je passe beaucoup de temps à peindre, au minimum une dizaine d’heures par création, parfois
jusqu’à trente. Ce ne serait pas possible de peindre ainsi en sauvage dans la rue, alors que l’atelier
me laisse le temps et la possibilité de me mettre dans ma bulle. J’ai d’abord cru que l’aspect
éphémère du collage me dérangerait, mais j’ai finalement aimé cela dès ma première intervention.
Plus le temps passe plus j’apprécie ce jeu entre l’œuvre et les éléments, qu’elle disparaisse de façon
naturelle à cause de la pluie, du soleil ou du vent, ou arrachée par un passant. Du fait de cette
fugacité je préfère les peindre à la caséine, une peinture complètement biodégradable, qui même si
elle offre des teintes un peu moins vives que l’acrylique se travaille tout aussi bien. En outre, je
fabrique moi-même mes colles dans la mesure du possible.

Pourquoi est-ce important pour toi de coller des pièces uniques dans l’espace public ?


Mon premier grand collage était une reproduction imprimée. Je ne l’avais pas très bien vécu, ayant le
sentiment de trahir le public. En collant une peinture originale en extérieur, je souhaite offrir de l’art
à tous les passants, y compris ceux qui n’oseront jamais rentrer dans une galerie ou dans un musée.
J’ai envie d’être honnête et authentique, ce qui passe selon moi par cet acte gratuit : tant pis s’il est
éphémère.

L’art urbain permet de représenter des choses qui ne sont pas uniquement conceptuelles mais
aussi figuratives et sensibles.


Je revendique le fait que l’art urbain soit populaire et non élitiste. J’ai toujours été plus sensible au
figuratif, à condition qu’il soit un prétexte pour raconter le sensible, l’inexprimable. Ce mouvement
permet absolument tout et c’est en ça qu’il est intéressant. On peut y créer ce que l’on veut sans que
l’on nous reproche de ne pas respecter un cadre donné. Le figuratif y a toute sa place, car il a permis
une forte reconnaissance de la part du public.